Moon un village gaulois
Moon un village gaulois selon la toponymie
Magodunum un village gaulois
Le village Magodunum était situé à la croisée de chemins, au bord de l’Elle, la rivière des aulnes. Magodunon (forme celtique) Magodunum (forme latine) signifierait selon les toponymistes, champ puis marché ou agglomération (magos) sur une hauteur, voire une forteresse (dunon). La vallée de l’Elle est encaissée, elle est dominée par des collines.
Ce nom serait à rapprocher de Moing (Loire), Moings (Charente maritime), Mohon (Ardennes), Mehun sur Yèvre (Cher), Meung sur Loire (Loiret), Mouen (Calvados), Mauzun (Puy de Dôme) (3).
Le premier des chemins qui reliait Briovère (Saint-Lô) à la mer devait franchir cette vallée de l’Elle. Sur le vieux cadastre Napoléon de Moon, nous retrouvons la mention du vieux chemin de Saint-Lô qui venait par Le Mesnil-Rouxelin et Villiers-Fossard et menait vers la mer en longeant le rebord occidental du Bessin, en passant par Airel, Neuilly-la-Forêt et Isigny. La route actuelle Saint-Lô – Lison – Isigny ne fut construite qu’à la fin du XVIIIe, début XIXe siècle.

Chemin de Moon vers les terres du Bessin, Cerisy-la-Forêt et Bayeux, à la sortie du moulin de Moon
A la croisée, l’autre chemin suivait la vallée. Ce dernier allait des marais et de la Vire vers l’intérieur des terres et le cœur du Bessin. La toponymie actuelle a conservé cette notion de carrefour dans le nom du village de Moon, laCroix de Moon (croix entendue comme carrefour).
Au cours du IIe siècle avant J-C, avec le développement économique et démographique, des agglomérations ouvertes, faites de bourgs ou de villages (vicus) à la trame relâchée, émergèrent aux carrefours des chemins et au bord des rivières (1).
La belle légende anglaise des origines de Moon
Prononcer le nom de Moon, « Moun » à l’anglaise est une erreur historique. Il faut prononcer « Môn ».
Si la prononciation de Moon s’est simplifiée en « Môn », la graphie n’a pas évolué et les traits archaïques se sont perpétués : Moon, voire Môon sur la carte du canton de Saint-Clair par Bitouzé en 1831.
La belle histoire d’une origine anglaise ne peut tenir. Lorsque les Anglais débarquèrent au début de la Guerre de Cent-ans à Barfleur en 1346, ils traversèrent la Normandie en la pillant, brûlèrent Carentan, puis firent le siège de Saint-Lô. Cette dernière fut prise le 22 juillet 1346. Au cours du siège, un capitaine anglais qui avait établi son camp au bord de l’Elle, fut charmé par la vallée et son clair de lune. Il appela le lieu Moon sur Elle, la lune sur l’Elle.

Une belle légende, l’existence de la paroisse de Moon était attestée aux XIIe et XIII e siècles, bien avant la Guerre de Cent Ans.
La paroisse de Moon était déjà mentionnée par le cartulaire de l’évêché de Bayeux, le livre noir (7, page 165), dans la seconde moitié du XIIe siècle, « … in praebenda sua de Moun … ». L’évêque de Bayeux Henri II augmentait les revenus de Grégoire, chanoine de Moon, et de ses successeurs dans sa prébende de Moun (Moon).
Toujours dans le livre noir, Robert de Fontenay (?) confirme la donation faite par son père au sous chantre de l’église de Bayeux de deux gerbes de dîmes de son fief de « Moun » (7, page 130) ou de « Moon » (11, page 131), entre 1165 et 1205.
En 1287, il est mentionné « dimes venues de l’eschaance de Monseigneur Guillaume Conseil, prêtre, mort, jadis persone (bénéfice de la cathédrale de Bayeux) d’une des portions de l’église N.D. de Moon dans le diocèse de Bayeux … » (8, page 351).
La vie des Gaulois de Moon
Aucune trace archéologique de cette époque gauloise n’existe à Moon. Reste à imaginer la vie quotidienne de ces Gaulois de Moon à partir d’autres sources historiques.
Un peuple de paysans
En cet été de l’an 57 avant notre ère, les villageois de Magodunon (version celtique) ou Magodunum (version latine) s’affairaient fort dans les champs. Les récoltes s’annonçaient bonnes. Les greniers surélevés sur des poteaux en bois, afin d’éviter l’humidité et les rongeurs, ainsi que les silos enterrés venaient d’être préparés.
Nos habitants commencèrent par la récolte des blés dit vêtus comme l’amidonnier, l’épeautre, et les blés en grain, le froment. Certes ces céréales étaient moins productives que nos blés actuels, mais rustiques, résistant bien aux aléas météorologiques. Suivraient les autres céréales, orge, seigle, avoine. Plusieurs parcelles étaient consacrées aux pois, fèveroles, lentilles, ers et vesces. Ces légumineuses apportaient des protéines végétales non négligeables dans la ration alimentaire des habitants de cette Gaule du Nord-Ouest, sans oublier les légumes des jardins.
Cette polyculture, assez complexe dans ses rotations, et intensive, nécessitait une main d’œuvre nombreuse mais nourrissait bien la population (1). Les paysans gaulois disposaient déjà d’un outillage en fer : faucille pour les récoltes, faux pour les foins, bêche, houe et soc d’araire pour les cultures, hache et serpe pour défricher. Les forgerons gaulois avaient une très grande réputation dans la maîtrise du travail du fer

Evocation du village gaulois de Magodunum dans la vallée de l’Elle.
Les paysages ressemblaient fort à celui de notre bocage à la veille de la Révolution française de 1789 avec un territoire organisé en parcelles, enclos, jardins, haies vives desservis par un tout un réseau de chemins creux. Cette image d’une Gaule peuplée à une agriculture évoluée est bien éloignée de celle transmise par les anciens livres d’histoire d’une Gaule chevelue aux vastes forêts.

La vallée de l’Elle à Magodunum se caractérisait par des coteaux en pente douce enrichis de placages de limons sur le versant sud
Le versant nord, plus abrupt, se prêtait moins aux cultures. Quant aux hauteurs, la toponymie actuelle laisse penser à des terres moins favorables : au Nord, Les Landes Bosquets, Le Taillis et La Fotelaie (haye = bois), au Sud vers le carrefour actuel de Saint-Clair, La Lande. Les moutons, les chèvres et les bovins pouvaient être menés à ces pacages.
Le fond de la vallée portait des prés de fauche et nourrissaient quelques chevaux. Quant aux porcs, ils étaient élevés dans les enclos du village. Le bœuf et le porc étaient les viandes les plus consommées. Les charcuteries gauloises très réputées présentaient une grande diversité.

Le village actuel de Moon-sur-Elle sur le coteau nord et la vallée de l’Elle
Le village gaulois

Le village regroupait des maisons aux toits de chaume, carrées ou rectangulaires, soutenues par une ossature de poteaux en bois porteurs et habillées de murs en torchis sur clayonnage (bois tressé).


Intérieur gaulois au musée de Bibracte (photo 2020 GL)
Divers bâtiments comme les greniers surélevés et les dépendances se dressaient au sein des enclos. Des fossés délimitaient les jardins, les enclos et champs cultivés tout comme notre bocage du XIXe siècle.
Les travaux et les recherches des archéologues nous montrent qu’aujourd’hui nous sommes bien loin des images véhiculées par l’histoire traditionnelle ou par la BD d’Astérix, celles d’une Gaule « chevelue » couverte de forêts ou d’un Obélix consommant des sangliers. Certes la chasse était pratiquée, mais le cerf, le lièvre figuraient davantage dans les restes retrouvés, que les sangliers. Le chien pouvait être parfois consommé, de quoi traumatisait Idéfix et son maître Obélix.
De nombreuses fermes gauloises isolées constituaient dans le paysage rural une trame sociale et économique des campagnes. Ces fermes abritaient au sein d’un enclos, entouré d’un fossé et bordé d’un talus, la maison principale d’habitation de forme rectangulaire, des bâtiments agricoles annexes dont les greniers, caves, voire un atelier artisanal (four, forge) sans oublier les jardins. Cette organisation interne des fermes fut confirmée par les fouilles archéologiques comme à Agneaux (ferme du IIIe siècle avant J.-C.), à Hébécrevon (ferme du 1er siècle avant J.-C.) ou à Pont-Hébert (ferme du IIe siècle avant J.-C lors du chantier du contournement de Saint-Lô en 1997-2000 (2).
Au pied de l’église de Moon, une fontaine existe au fond d’un petit vallon.


Fontaine, vallon au pied de l’église de Moon
Ex-voto déposés à la source de la Douix à Châtillon-sur-Seine (1er – 3ième siècle), photo 2025 GL
Peut-être, un culte des eaux avait été rendu à la déesse celtique des sources et rivières ? Peut-être un petit sanctuaire de source guérisseuse, avait été construit en bois ? Les Gaulois déposaient des ex-voto, soit des petites statuettes, en offrande pour demander une guérison ou adresser un remerciement à la divinité.
Face à la continuité de ces pratiques populaires, l’Eglise avait christianisé ces lieux de culte païen, notamment par l’élévation d’une première église dans la paroisse de Moon.
Magodunum, un village du peuple des Bajocasses.
Le peuple desBajocasses occupait le territoire du Bessin actuel, allant de la Vire à l’Ouest, à l’Orne à l’Est. Si les Gaulois appartenaient à une même civilisation, celle des Celtes, partageant une culture, une religion, une langue, des coutumes et un mode de vie communs, ils restaient divisés politiquement en tribus. La Gaule, c’était une soixantaine de peuples dirigés par leurs élites aristocratiques guerrières. Les oppositions étaient incessantes entre clans rivaux, entre tribus. Les guerres amenaient souvent ces peuples à s’affronter ou à nouer des alliances. Jules César sut parfaitement exploiter ces rivalités.
Magodunum occupait la lisière occidentale du territoire bajocasse qui s’ouvrait sur la Vire et des marais insalubres, dont les chenaux étaient régulièrement inondés par la mer lors des marées. Au-delà vivait le peuple des Unelles commandé par Viridovix. Vers l’Est étaient les Lexovii et au Sud-Est les Viducasses.
Situé à l’Est de la Vire, Magodunum serait donc plutôt un village bajocasse qu’un village des Unelles (4). Moon-sur-Elle relevait du Bessin et de l’évêché de Bayeux avant la Révolution française de 1789. Sur une carte de 1675 dressée par l’abbé Jean Petite, Moon est intitulée Moon en Bessin.

La fin du IIe siècle et le premier siècle avant J-C virent également la construction de places fortifiées, les oppida. L’oppidum traduisit l’émergence originale de noyaux urbains sur des hauteurs, protégés par des remparts (1). L’espace s’articulait autour de quartiers organisés : habitations, artisanat (forgerons, textile, céramique …), commerces, sanctuaire.
Avec le développement démographique, économique et des échanges, les oppida devinrent le lieu du pouvoir et de réunion (élites aristocratiques guerrières, druides, commerce et centres religieux).
A moins d’une heure de marche, nos villageois de Magodunon pouvaient se réfugier à l’oppidum du Castel situé à Saint-Jean de Savigny, en amont de la vallée.


L’intérieur de l’oppidum et son rempart L’intérieur de l’oppidum

Le rempart de l’oppidum et l’oppidum du Castel à Saint-Jean de Savigny
Ce promontoire rocheux barré dominait la vallée de l’Elle et le ruisseau de la Branche, au sein de terres plus vallonnées et boisées. Un rempart de 250 m de long à parement de pierres (4), haut de 4 m, et précédé d’un fossé à fond plat protégeait le dernier côté. Cet éperon barré qui daterait de la fin du IIe, début premier siècle (5) présente une dimension modeste, 5 ha 50 (4).
Etait-il voué uniquement à une fonction défensive ? Ou était-il occupé de façon permanente en abritant un habitat, des résidences aristocratiques, un centre culturel ?
Le village de Magodunum et l’oppidum de Saint-Jean-de-Savigny commandaient la vallée de l’Elle face aux marais et au territoire du peuple des Unelles.
Quant à l’oppidum central des Bajocasses, Castillon, il remplissait des fonctions défensives, mais aussi les fonctions de centre politique, religieux et économique de la tribu. Il se situait sur un plateau au bord de la Drôme, au Sud-Ouest de Bayeux et daterait de la fin du IIe siècle avant J.-C. Sa superficie très vaste est évaluée à 35 ha.
La conquête romaine de la Gaule
En cet été de l’an 57 avant J-C, nos villageois de Moon s’inquiétaient des mouvements des légions romaines de Jules César. César avait décidé de maintenir les légions romaines sur le territoire gaulois pour leurs quartiers d’hiver.
En 57 il poussa l’occupation vers les territoires du Nord, la Gaule belge, et vers l’Ouest la Gaule armoricaine. Pendant l’hiver 57-56, des réquisitions de blés furent imposées pour nourrir les légions romaines.

Dans sa Guerre des Gaules (6), Jules César n’a jamais cité le peuple des Bajocasses, il parle des Essuvii, peuple qui n’a pas été identifié par les historiens. L’hypothèse actuelle est que les Essuvii représenteraient les tribus entre la Vire et l’Orne : nos Bajocasses (Bessin), les Viducasses (plaine de Caen et Bocage) et les Sagiens (Orne, région de Sées).
Lors des révoltes de 56 et 52 avant J.-C., Jules César parle des Lexovii (entendus cette fois-ci comme Lexoviens, Viducasses et Bajocasses).
Il faut attendre Pline l’Ancien au premier siècle pour lire la première mention des Bajocasses.
Buste de Jules César (100 – 44 avant J.-C.) trouvé dans le Rhône en 2007 à Arles
L’occupation du pays et ces réquisitions provoquèrent un soulèvement des peuples armoricains à l’initiative des Vénètes, peuple gaulois de marins de la région de Vannes.
Le légat Sabinus fut envoyé avec 3 légions En 56 avant JC pour écraser la révolte des Unelles qui avaient à leur tête le chef Viridovix, peuple du Cotentin, voisin des Bajocasses. Les Bajocasses, tout comme les Viducasses, ne sont pas mentionnées par César mais il est fortement possible qu’ils étaient inclus dans les Lexovii.
Après ses victoires, à la fin 56 avant J.-C., « César ramena son armée (de chez les Belges) et lui fit prendre ses quartiers d’hiver chez les Aulerques et les Lexovii (dont nos Bajocasses et les Viduccasses ), ainsi que chez les autres peuples qui venaient de nous faire la guerre (6)».
La guerre des Gaules se traduisit par l’installation des légions romaines sur le territoirede la Gaule. Elle signifia pour les populations les réquisitions de grains pour nourrir les légions romaines. En 54 avant JC la légion de Lucius (6) avait ses quartiers d’hiver chez les Essuvii, soit le territoire des Bajocasses (le Bessin), Viducasses (la plaine de Caen) et Sagiens (Sées dans l’Orne).
En 52 avant J.C. lors de la dernière révolte menée par Vercingétorix, les peuples armoricains de la région Bajocasses, Viducasses, Lexovvi et Unelles envoyèrent des hommes et cavaliers à l’armée gauloise de secours. Cette armée échoua à libérer Alésia et Vercingétorix donna sa reddition.
Sous l’empire romain proclamé en 27 avant J.-C. par Auguste, une administration romaine fut mise en place par la création d’un réseau administratif de cités romaines qui diffusèrent le mode de vie romain.
Le territoire de la civitas s’organisa à partir de la création d’un chef-lieu central, relai administratif au sein des anciennes tribus. Pour la tribu des Bajocasses et notre village Magodunum, fut fondée la cité d’Augustodurum (la future Bayeux) sur le modèle des villes romaines. Son nom signifierait le forum d’Auguste. Quant aux oppida situés sur les hauteurs, ils furent abandonnés au profit de ces cités romaines plus centrales, mieux situées sur un axe de communication ou d’un cours d’eau. L’oppidum de Castillon fut abandonné en conséquence.
La construction ou le renforcement d’un réseau routier fut un autre relai de la romanisation. Les voies romaines avec leurs bornes miliaires reprirent souvent d’anciens chemins gaulois. L’axe ancien « le chemin haussé » Rouen, Lisieux, Vieux, Baie des Veys, Valognes, Cherbourg passait par Bayeux (carte romaine de la table de Peutinger). Notre village se situait d’ailleurs à une quinzaine de km au Sud de cette voie. Des rameaux pouvaient se greffer sur cette voie romaine majeure.

Table de Peutinger (fin XIIe siècle) copie de cartes romaines des IIIe et IVe siècles

Situation de Magodunum sur la carte, proche de la voie romaine Alauna (Valognes), Crociatonum (St-Côme du Mont ?), Augustoduro (Bayeux), Aregenue (Vieux), Le Mans.
Le nom de Bajocasses n’est mentionné pour la première fois qu’au premier siècle après J.-C. par l’auteur latin Pline l’Ancien (23-79), tué lors de l’éruption du Vésuve.
Avec la romanisation s’ouvraient pour nos territoires gaulois trois siècles de paix et de prospérité.
Gilbert Lieurey
Sources :
- 1 – Les Gaulois : qui étaient-ils vraiment ? (Cahiers de science et vie n° 125 octobre 2011).
- 2 – 5000 ans d’histoire aux portes de Saint-Lô, Archéologie préventive et aménagement du territoire (2000).
- 3 – F. Beaurepaire : les noms des communes et anciennes paroisses de la Manche (1986).
- 4 – Enquête sur les enceintes gauloises de l’Ouest et du Nord (Paul Marie Duval 1959).
- 5 – L’âge du fer en Basse-Normandie : article sur les sites fortifiés de hauteur de la Tène finale ; article sur les éperons barrés et petites enceintes du bronze final et premier âge du fer (Presse Universitaire de Franche-Comté 2011).
- 6 – La guerre des Gaules de Jules César.
- 7 – Le livre noir, cartulaire de l’évêché de Bayeux, XI – XIIIe siècle, Bourienne (tome 1 – 1903)
- 8 – Le livre noir, cartulaire de l’évêché de Bayeux XI -XIIIe, Bourrienne (tome 2 1903).
