Un cimetière huguenot à Moon-sur-Elle

Un cimetière huguenot à Moon-sur-Elle

juillet 20, 2026 0 Par Gilbert LIEUREY

Le Bessin fut une terre du protestantisme au moment des guerres de Religion. Le parti huguenot ne se limita pas aux seules villes de la région mais rallia toute une partie de la noblesse rurale du Bessin (1). La paroisse de Moon ne put y échapper.

L’existence d’un cimetière des Huguenots à Moon, le recensement de baptêmes collectifs et tardifs d’enfants dans les années 1640-60, et le cas d’une abjuration en 1655 en l’église de Moon montrent qu’une communauté protestante fut présente à Moon.

Lors de la révocation de l’édit de Nantes en 1685, la reconquête catholique des âmes dans le diocèse de Bayeux, fut menée sous la conduite de François de Nesmond, évêque de Bayeux de 1662 à 1715. L’édification d’un magnifique retable et maître-autel dans l’église de Moon datant de la fin du XVIIe ou du XVIIIe siècle, illustre localement cette politique de glorification de Dieu.

Un cimetière huguenot à Moon-sur-Elle

Guerres de Religion en terre du Bessin

Le Bessin, terre du protestantisme connut en 1562-63 les troubles et les ravages de la première guerre de Religion, une guerre civile qui opposa le parti des Catholiques dirigé par Matignon comte de Torigni, au parti des Huguenots commandé par le comte de Montgomery secondé par François de Bricqueville, baron de Colombières.

Bayeux et Saint-Lô furent prises par les protestants en mai 1562. La cathédrale de Bayeux comme l’église Notre-Dame de Saint-Lô furent dévastées. Les calvinistes protestants brûlèrent les images, brisèrent les statues, détruisirent les reliques et pillèrent le trésor.

L’abbaye de Cerisy-la-Forêt, proche de la paroisse de Moon, subit le même sort. Le 16 mai 1562 une troupe de 50 huguenots venant de Saint-Lô pénétrèrent dans l’église, brisèrent les statues, brûlèrent les livres liturgiques et ceux de la bibliothèque et emportèrent meubles et richesses.

En août 1562 les Huguenots se saisirent d’Arthur Cossé évêque de Coutances, le conduisirent à Saint-Lô. Il fut promené par les rues de la ville, monté sur un âne, la face tournée vers la queue, obligé de la tenir en lieu de rênes de la bride. Les Huguenots le couvrirent d’une vieille jupe, au lieu de sa chape, avec une espèce de mitre de papier (2).

Notre-Dame de Saint-Lô au début du XXe siècle (GL)
Notre-Dame de Saint-Lô (GL)
Abbaye de Cerisy-la-Forêt (GL)
Abbaye de Cerisy-la-Forêt (GL)
Cathédrale de Bayeux (GL)
Cathédrale de Bayeux (GL)

Eglise, abbaye, cathédrale saccagées et pillées en mai 1562 par les Huguenots.

Les troupes du duc d’Etampes venues de Bretagne pour appuyer le comte de Matignon reprirent les villes en septembre 1562. Les jours qui suivirent, les calvinistes subirent saccages et déprédations.

Après quelques mois de calme, la lutte reprit en mars 1563, Bayeux tout comme Saint-Lô tombèrent à nouveau entre les mains des protestants. Des massacres eurent lieu, des bandes de mercenaires ravagèrent les campagnes.

L’édit d’Amboise de tolérance du 19 mars 1563 mit fin à cette première guerre de Religion. Le Bessin échappa aux deux guerres civiles suivantes de 1568.

couverture du nouveau testament imprimé à Saint-Lô en 1562 (AD de la Manche)

Première Bible protestante imprimée à Saint-Lô en 1562 (MDLXII).

Les protestants avaient pris la ville en mai 1562, une ville définitivement reconquise par les catholiques en juin 1574.

Le

NOUVEAU TESTAMENT

translate (traduit) de grec en francois (français)

« Le méchant sera surpris par ses iniquités et sera appréhendé par les cordes de son péché » (encadre l’image)

Sous la forme d’un serpent dans l’image : « Celui que Dieu arrête n’a garde de courir » (rattrapé par ses péchés).

A SAINT LO

De l‘imprimerie Simon Mangeant, Henry Auber et Lois Le Cordier

M. D. LXII.

Les Bauquet, seigneurs de Moon, des liens avec le parti huguenot ?

La paroisse de Moon a-t ’elle été touchée par cette première guerre de Religion ? Aucun document ne permet d’y répondre. Selon Edmond de Laheudrie et son histoire du Bessin (1), en 1562 « les chemins appartinrent à des bandes de gens armés des deux partis, blessant, tuant ceux qui n’étaient pas de leur confession. Les pauvres villageois se dispersèrent de tous côtés »

Moon sur la route de Colombières à Saint-Lô

Moon se trouvait à mi-chemin entre la ville de Saint-Lô et Colombières, bastion de François de Bricqueville. La paroisse de Moon était en terre de Bessin, un acte du registre paroissial de Moon en 1668 énonce « Moon en Bessin » (3). Elle se trouvait sur la route des bandes de cavaliers.

Au cours des troubles de ces guerres de Religion, « les châtelains se renfermèrent dans leurs gentilhommières closes de murs et fortifiées comme une place de guerre … face aux groupes de cavaliers armés, appartenant aux deux partis » (1).

La ferme-manoir de la Vallée à Moon, en présentait les caractéristiques avec son manoir et sa tour, sa ferme et ses communs aux murs fortifiés.  A cette époqueune branche des Bauquet portait le titre de sieur de la Vallée.

manoir de la Vallée avec sa tour à Moon-sur-Elle (FL)
Le manoir de la Vallée avec sa tour (GL)
Ferme fortifiée du manoir de la Vallée à Moon-sur-Elle (GL)
La ferme fortifiée de la Vallée (GL)

Guillaume Bauquet marié à Anne Le Faoucq

Les seigneurs de Moon appartenaient à cette petite noblesse rurale du Bessin qui s’était rallié en grande majorité à la Réforme calviniste (1). Guillaume Bauquet, seigneur de Moon à la fin du XVIe siècle, se maria le 25 mai 1591 à Anne Le Faoucq (Le Faulq) à Moon (4). Jacques de Faoucq, fils Charles, seigneur de Jucoville à La Cambe et de Rochefort à Clouay, était le compagnon de François de Bricqueville, l’un des chefs du parti huguenot normand ente 1562 et 1574.

Jacques de Faoucq s’était marié en 1586 à Olive de La Luzerne, fille du seigneur de Brévands (1). La seconde fille du seigneur de Moon, Ollive, fut baptisée à Moon le 3 juillet 1594 avec pour marraine Ollive de La Luzerne, la femme de Jacques Le Faoucq (5).

Le mariage de Guillaume Bauquet et le baptême de sa fille furent célébrés en l’église de Moon et consignés dans le registre de catholicité de Moon. Après la Saint-Barthélemy en 1572 et la reprise de Saint-Lô par Matignon en juin 1574, un siège où fut tué François de Bricqueville, de nombreux protestants avaient choisi l’abjuration plutôt que fuir leurs possessions. Ensuite de nombreux actes d’abjuration eurent lieu en 1585 comme à Saint-Lô (2), lors de l’édit de Nemours rigoureusement appliqué contre les protestants, sous la pression des ligueurs menés par le duc de Guise, ligueurs notamment bien implantés à Bayeux.

Plusieurs de ces petits nobles qui avaient été protestants se rangèrent ensuite aux côtés du roi de Navarre, Henri IV, favorable à un compromis. Ce fut le cas des fils de François de Bricqueville. Ce fut peut-être le cas pour la famille Le Faoucq et les Bauquet. Sous Henri III, roi catholique déjà favorable à une solution politique entre les deux partis, Pierre Bauquet sieur de Moon fut anobli en 1577 et Jean Bauquet sieur de la Vallée fut anobli en 1581 moyennant finances par lettres patentes.

Saint-Lô en août 1589 et Bayeux en janvier 1590 tombèrent sous le contrôle d’Henri IV, successeur d’Henri III assassiné en 1589.  En 1598 l’édit de tolérance Nantes mettait fin aux guerres de Religion et autorisait le culte des protestants dans le royaume de France.

Un cimetière huguenot à Moon

Dans le Bessin, plusieurs églises protestantes s’organisèrent et furent reconnues par l’édit de tolérance de Nantes en 1598. Les Huguenots pouvaient y tenir le prêche dans le Bessin comme à Trévières, à Colombières, aux Veys ou dans le Cotentin comme à Saint-Lô.

Un cimetière huguenot existait à Moon, non loin de l’église et de la ferme de la prébende. Il était situé au sud-ouest du cimetière de l’église. La parcelle, cadastrée C 89 sur le cadastre Napoléon, portait le nom de jardin des Huguenots. Les traces d’un chemin de l’église au cimetière des Huguenots figurent encore sur le cadastre Napoléon, établi au début du XIXe siècle. Dans les années 1980-90, un if implanté en limite de cette parcelle des Huguenots et de la route d’Airel (chemin de Saint-Clair à Saint-Fromond sur le plan) existait encore. 

Dans les campagnes, les protestants pouvaient encore enterrer leurs morts dans un coin du cimetière. Ils avaient obtenu ensuite le droit d’enterrer leurs morts dans un cimetière séparé. 

cimetière des Huguenots cadastre Napoléon Moon-sur-Elle
89 : jardin des Huguenots – 78, 79, 80 : la Buissonnerie (achetée par les Bauquet seigneurs de Moon à Georges Cavelande) – 81 à 86 : la Prébende (elle relève du chanoine de la cathédrale de Bayeux)
 Vue sur l'ancien cimetière huguenot de Moon-sur-Elle -GL)
Au premier plan, à gauche, l’ancien emplacement du cimetière des Huguenots (parcelles C 89 – 88), à l’arrière-plan l’église de Moon, la ferme de la prébende, la vallée de l’Elle.

La Contre-Réforme avec l’Eglise au XVIIe siècle

La confrérie du Saint-Rosaire en 1647 à Moon

Au XVIIe siècle, l’Eglise avait lancé un mouvement de restauration morale et religieuse du Royaume, par la réforme du clergé, la création d’œuvres de charité et l’envoi de missionnaires dans les campagnes. Dans le Bessin, Jean Eudes parcourait et catéchisait les campagnes suscitant des œuvres de prières et de charité, avec la compagnie du Saint-Sacrement. Il avait fondé en 1643 la congrégation de Jésus et Marie à Douvres-la-Délivrande. Il fut le créateur du culte des Sacré-Cœurs de Jésus et de Marie favorisant la naissance de confréries et la diffusion de l’image « Notre-Dame des Cœurs ».

A Moon, Le 4 novembre 1647, Jean de Clamorgan, prêtre curé de Moon, cousin du seigneur de Moon, fondait la Confrérie du Saint-Rosaire. Les membres de la confrérie s’engageaient à réciter le « psautier de Marie » composé de 150 Ave Maria et de 15 Pater Noster. Chaque premier dimanche du mois, une messe en l’honneur de la Sainte-Vierge était célébrée suivie, après les vêpres, d’une procession autour de l’église. Des cierges brûlaient pendant ce temps, et le reste de la semaine, le custos était chargé de les allumer une demi-heure par jour (6).

Le culte marial, rejeté par les Réformés, prenait une résonnance particulière auprès des paroissiens de Moon, Notre-Dame était la sainte patronne de la paroisse de Moon. Jean de Clamorgan établit pour cela, une rente à la paroisse sur ses biens personnels.

autel latéral de la Sainte-Vierge Marie de l'église de Moon-sur-Elle (GL)
Statue de la Vierge Marie et son fils couronné, église de Moon-sur-Elle (GL)

Autel latéral septentrional de la nef abritant la statue de la Sainte-Vierge, couronnée, au « Cœur immaculé de Marie ».

autel latéral de Jésus et le Sacré-Coeur à l'église de Moon-sur-Elle (GL)
statue de Jésus et du Sacré-Coeur à l'église de Moon-sur-Elle (GL)

Autel latéral méridional dans la nef, abritant la statue de Jésus-Christ avec le Sacré-Cœur, symbole de l’amour divin.

La statue porte en médaillon le Cœur immaculé de Marie. Sans péché comme Jésus elle montrait le chemin vers Dieu et le Salut des âmes. Jean Eudes développa dans ses missions à travers les campagnes, le culte liturgique de la dévotion au Cœur de Jésus et de Marie. Il institua la fête du Sacré Cœur en 1672.

Est-ce à la suite de ce mouvement, que l’autel prit ce nom de Sacré-Cœur de Jésus, car auparavant, il existait un autel Saint-Jacques, encore attesté en 1662 (7). Une statue de Saint-Jacques demeure encore présente à proximité de l’autel du Sacré-Cœur du côté méridional. François de Nesmond l’évêque de Bayeux de1662 à 1715 encouragea sous son apostolat les processions du Saint-Sacrement.

Conversions et baptêmes à Moon au milieu du XVIIe

Ce fut dans ce contexte que des baptêmes collectifs et tardifs d’enfants dans la famille Bauquet, seigneurs de Moon, furent célébrés en l’église de Moon.

Les enfants de Jacques Bauquet

Jacques BAUQUET de la branche de Grandval, sieur de Mauny et de Grandval, cousin de Marie Bauquet Dame de Moon, fit baptiser ses 5 enfants. Le 11 août 1640 Marie âgée de 9 ans et Françoise Marie BAUQUET, âgée de 2 ans furent baptisées (8). En novembre 1640, le 7, ce fut le tour de René, Françoise et Tannegui BAUQUET âgés de 12, 7 et 6 ans d’être baptisés (8). Ces baptêmes tardifs et collectifs montrent le cas de conversions. Ces enfants BAUQUET protestants, baptisés selon le rite catholique retrouvaient leur place au sein de la communauté de la Sainte-Eglise.

La fille de Marie Bauquet, Dame de Moon et sa petite-fille

Dix ans plus tard, le 20 février 1650, la propre fille de Marie BAUQUET, dame patronne de Moon et de feu Jean de BAUQUET seigneur de Moon, Renée BAUQUET, fut baptisée à l’âge de 12 ans, ainsi que ce même jour Françoise BAUQUET, âgée d’un an, fille d’Henri BAUQUET, sieur de Creully, le nouveau seigneur de Moon (8).

La famille Cauvelande

Parmi ces baptêmes tardifs, nous trouvons également la famille Cauvelande. Au début du XVIe siècle les Cauvelande étaient les seigneurs de Moon. Daniel Cauvelande et sa femme Anne Cauvin firent baptiser en l’église de Notre-Dame de Saint-Lô, leurs fils Charles âgé de 9 ans le dimanche 27 février 1661, selon « les cérémonies requises et nécessaires ».

« … en la présence de Me Jean Bauquet écuyer prêtre curé de Moon et de son consentement, les … et cérémonies, requis et nécessaires, estre faictes au Sainct Sacrement de bauptesme ont estés apliqués aux(personnes) (barré) enfant issu du mariage de Daniel Cauvelande et de Anne Cauvin, le premier aagé de 9 ans ou viron nommé Charles par Charles » (9).

Trois ans plus tard, leur enfant Jean, déjà âgé de 11 mois, fut baptisé et nommé par Jean BAUQUET écuyer, prêtre curé de Moon et sa sœur Roberde BAUQUET (9).

fonds baptismaux de l'église de Moon-sur-Elle (GL)
Fonds baptismaux église de Moon (GL)
Cimetière et église de Moon-sur-Elle (GL)
Eglise et cimetière de Moon (GL)

Un cas d’abjuration à Moon en 1655

Les conversions se multiplièrent. En 1655 un cas d’abjuration fut retranscrit dans le registre paroissial de Moon. Le 11 juillet 1655, Marie Dupin veuve de Thomas Cauvelande, âgée d’environ 70 ans, abjurait en l’église de Moon, et renonçait à la religion protestante devant les notables de la paroisse : Marie BAUQUET dame et patronne de Moon, Claude Robin l’épouse d’Henri BAUQUET seigneur de Moon, les prêtres de Moon et Lison et plusieurs familles de Moon dont les Cauvelande.

Marie Dupin veuve Thomas Cauvelande

L’Eglise tenait à une cérémonie solennelle pour servir d’exemple et marquer les esprits par ce renoncement à l’hérésie calviniste et ce retour au sein de l’Eglise apostolique et romaine. Marie Dupin décéda 4 mois plus tard, le 25 novembre 1655. Elle s’était mariée à Thomas Cauvelande en 1605.

« Le jeudi quinzième jour de juillet 1655, devant nous Jean de Bauquet écuyer prêtre curé de Moon, s’est présentée en l’église dudit lieu Marie Dupin, veufve de Thomas Cauvelande laquelle après avoir abjuré l’hérésie, a faict profession de la foy catholique apostolique et romaine, selon le Sainct Concille général de Trente, en laquelle elle a promis vivre et de mourir en ycelle. A signé, présence de Me Jean de Clamorgan (prêtre à Moon), Jean Groult (prêtre à Lison), Gabriel De La Fosse prêtre (à Moon), Daniel Cauvelande, Charles Moisson, Guillaume Le Vieux, Pierre Le vieux, Guillaume Lefébvre, Damoiselle Marie Bauquet (Dame de Moon), Claude Robin (épouse d’Henri Bauquet seigneur de Moon), Anne Cauvin (femme de Daniel Cauvelande), Adnoïse de Saint Laurent (femme de Richard Groult), Marie Le Heup, Jacqueline Lecanu et plusieurs aultres » (10).

Dans les années 1660, selon la base de données du protestantisme de Basse-Normandie réalisée à partir de la recherche de noblesse de 1666, aucun lignage dans la paroisse de Moon appartenait au protestantisme, alors que l’ouest du Bessin abritait encore plusieurs lignages huguenots. La future belle-famille du seigneur de Moon, Gabriel de Grosourdy, sieur de la Rougerie, était encore une famille protestante (14).

La révocation de l’édit de Nantes en 1685

Abjurations de la famille de Grosourdy, liée aux Bauquet

Le 16 octobre 1685, Louis XIV révoquait l’édit de Nantes, interdisant tout culte protestant dans le royaume de France. La famille de Grosourdy, vieille famille de la noblesse du Bessin, membre du parti huguenot au temps des guerres de Religion, dut abjurer la religion réformée le 17 décembre 1685 en la chapelle Saint-Roch d’Isigny. 

chapelle Saint-Roch d'Isigny (GL)

La chapelle Saint-Roch (GL)

Ce fut dans cette chapelle Saint-Roch qu’Henri BAUQUET, sieur de La Buissonnerie, le nouveau seigneur de Moon après 1691, épousa Marie de Grosourdy en 1703. Marie de Grosourdy y avait dû abjurer 18 ans plus tôt, avec sa famille, sa foi protestante.

plaque commémorative de l'abjuration des Grosourdy en la chapelle Saint-Roch d'Isigny (GL)
Plaque dans la chapelle Saint-Roch à Isigny

Les abjurations se firent dans les 3 mois de la révocation de l’édit de Nantes. Le recours aux dragonnades, soit l’obligation de loger des dragons du roi, conduisait à la ruine du logement, un bon moyen de forcer ces conversions.

  • A Couvains, 16 abjurèrent entre le 7 et le 12 décembre 1685.
  • A Isigny toute la famille de Grosourdy, 6 personnes, le 17 décembre.
  • Autres paroisses de l’Ouest du Bessin : plus de 70 protestants abjurèrent.
  • A Saint-Lô 4 protestants abjurèrent. (14)

Des protestants refusèrent d’abjurer et décidèrent de fuir le royaume de France vers des pays protestants comme l’Angleterre, Jersey, les Provinces-Unies (Pays-Bas) ou la Prusse (Berlin).

  • Gabriel de Grossourdy sieur des Aunays, l’oncle de Marie future femme du seigneur de Moon, qui s’était converti apparemment en la chapelle Saint-Roch d’Isigny avec ses soeurs et son frère, s’enfuit en 1686 ou 1687 vers l’Angleterre (14).

Un cas de crime de relaps en 1685

La conversion pouvait n’être que feinte, la personne restant fidèle à l’enseignement de la Réforme de façon silencieuse, malgré un engagement pris au cours de la cérémonie solennelle d’abjuration. En ce cas, elle pouvait jugée comme relaps et être condamnée pour être retombée dans l’hérésie.

Suzanne Lechevalier et la famille Tostain

Une famille de Moon, Jean et Charlotte Tostain frère et sœur, fut mêlée à un procès devant le Parlement de Rouen en 1685. Suzanne Lechevallier, femme de Martin Castel, était accusée de crime de relaps en 1685 par le chanoine Thomas Madelinne, prêtre curé de Notre-Dame de Saint-Lô et de s’être rendue plusieurs fois au prêche au temple de Saint-Lô (2).

Elle avait « par un esprit pervers et malicieux » séduit des personnes dont Jean et Charlotte Tostain de la paroisse de Moon. Jean né en 1665 et Charlotte née en 1660 à Moon (11) étaient les enfants de Jacques Tostain et de Julianne Vimond. Suzanne Lechevallier les avait obligés à quitter la religion catholique pour embrasser la RPR (religion prétendue réformée), d’avoir « pratiqué et favorisé la retraite de ladite Charlotte Tostain, depuis sa perversion » et d’avoir profané l’autel du très Saint-Sacrement en prison.

Dans les registres paroissiaux de Moon, nous trouvons des liens entre les familles Lechevallier et Tostain. Une Jacqueline Lechevallier qui décéda à l’âge de 40 ans en 1650, était la femme de Robert Tostain (12).

Suzanne Lechevallier fut condamnée par un arrêt du Parlement de Rouen au bannissement à perpétuité du Royaume et à la confiscation de ses biens. « Elle dut faire amende honorable les pieds nus, en tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres. Puis à genoux, déclarer être repentante et demander pardon à Dieu ».

L’éducation catholique des enfants

Les enfants de familles protestantes, une priorité des autorités

Ces conversions massives de façon contrainte et forcée en hiver 1685-86 obligèrent les parents à élever leurs enfants dans la foi de l’église catholique, apostolique et romaine. La conversion des jeunes était une priorité pour les autorités. Dès le début de 1686, un édit prévoyait de placer les enfants chez d’autres parents catholiques de la famille, ou des couvents pour être instruits selon les préceptes catholiques, comme dans les pensionnats des maisons des Nouvelles Catholiques ou des Nouveaux Catholiques.

Marie de Grossourdy, 12 ans, et sa sœur de 11 ans, entrèrent le 14 mai 1687 à la maison des Nouvelles Catholiques à Caen, sur ordre de l’intendant. Elles en sortirent en 1693, pour être placées chez une tante catholique. Marie de Grosourdy épousa le seigneur de Moon Henri Bauquet en 1703.

Les petites écoles, honnête Anne Binet maîtresse d’école à Moon

Sous le long règne de Louis XIV, François de Nesmond évêque de Bayeux, de 1662 à 1715, organisa de nombreuses missions catéchisées. Elles s’appuyaient sur des exercices comme la prière faite en commun, la répétition du catéchisme, sur le chant de cantiques à graver dans la mémoire. Il développa au cours de ces missions, les prédications comme les instructions sur les principales vérités de la foi et la tenue de sermons de morale. Cette politique de reconquête amena à nouveau le peuple des fidèles vers l’Eglise.

L’instruction des chrétiens fut une priorité de l’évêque de Bayeux dans le cadre de la politique de reconquête des esprits. Dès le début de sa nomination, l’article 16 des statuts du synode de 1662 enjoignit de développer les petites écoles pour enseigner le catéchisme.

Cette politique fut appliquée surtout après la révocation de l’édit de Nantes. Il fit imprimer un document, lettre pastorale de 1690, dédié à l’éducation scolaire dont des méthodes pour apprendre à lire, à chanter.

François de Nesmond, évêque de Bayeux de 1662 à 1715
Lettre pastorale de l'évêque François de Nesmond touchant les petites écoles

Les enfants devaient être instruits dans la piété chrétienne en connaissant les principaux mystères de la Foi. François de Nesmond évêque de Bayeux de 1662 à 1715.

Les petites écoles étaient tenues de conduire les écoliers et écolières à la sainte messe.

Un soin particulier devait être apporté dans le choix des maîtres et maîtresses d’école. Le doyen et le curé du lieu avaient à examiner leurs capacités d’esprit tant pour la lecture, l’écriture que pour le catéchisme et à veiller à leurs bonnes mœurs.

La première mention d’une maîtresse d’école trouvée à Moon date du 16 septembre 1736 « Honnête fille Anne Binet maîtresse d’école » marraine avec Charles Guénon, de Marie Anne Chipé (13). A partir de 1760, Germain Lagoüelle fut cité régulièrement comme maître des petites écoles de Moon.

En 50 ans, l’évêque de Bayeux, François de Nesmond, transforma profondément le diocèse de Bayeux dont relevait la paroisse de Moon.

L’accent avait été mis sur la moralité du clergé et leur formation, condamnant la fréquentation des femmes et l’ivresse. Dans chaque doyenné, des conférences ecclésiastiques devaient se tenir annuellement, Moon relevant du doyenné de Couvains.

Des visites des églises paroissiales furent organisées avec la convocation des populations, des trésoriers et maîtres des confréries.  Les comptes du trésor de l’église, la tenue des registres des baptêmes, mariages et sépultures étaient vérifiés comme ce fut le cas le 26 juin 1722 ou le 18 septembre 1723 lors des visites de l’archidiacre (13). L’état des bâtiments et des objets du culte et leur entretien étaient contrôlés lors de ces visites.

Le retable du grand autel à Moon

Le renouveau catholique s’exprima aussi sur le plan artistique. L’Eglise entendait glorifier Dieu par un style grandiose, riche, propre à attirer et impressionner les foules.

Le retable du maitre-autel de l’église de Moon fut édifié en cette fin du XVIIe siècle ou au XVIIIe siècle sous le patronage des BAUQUET seigneurs de Moon. Haut de 7 mètres, ce grand retable décoré en bois peint et doré, facile à distinguer de loin, attirait le regard du public. Une Vierge à l’Enfant couronnait l’ensemble architectural.

retable du maître-autel de l'église de Moon-sur-Elle (GL)

Sa composition spectaculaire et sa décoration dégageaient nécessairement une force émotionnelle auprès des paroissiens. Cette force émotionnelle fut retrouvée lors de la rénovation du retable dans ses ors en 2009.

le maître-autel de Moon-sur-Elle couronnée d'une statue de la Vierge (GL)
le tabernacle du maître-autel de l'église de Moon-sur-Elle (GL)

Comme seigneur et patron de Moon, Henri BAUQUET présida le 21 mai 1726, la cérémonie de la bénédiction de la grosse cloche en lui donnant le nom de Marie, prénom de sa femme Marie de Grosourdy. Il était entouré des autorités religieuses locales, les prêtres de Moon André Roussel, André Guénon, Jacques Guéroult, et ceux de Saint-Clair, Pierre de Gournay, et de La Meauffe, Nicolas Laborde. Cette grosse cloche fut fondue par Me Jean François Brocard et le sieur Barbette de Brevanc en Lorraine et augmentée du poids de 262 livres (15).

Conclusion

Au début du XIXe siècle, le cimetière des Huguenots n’était plus qu’un souvenir lointain qui figurait encore sur le cadastre Napoléon sous le nom du jardin des Huguenots. Le chemin qui y menait s’effaçait. Les Bauquet seigneurs de Moon eurent des liens avec des familles protestantes de la noblesse rurale du Bessin, les Le Faoucq, Grosourdy, mais au cours du XVIIe siècle ils firent baptiser leurs enfants, même de façon tardive et assistèrent à un cas d’abjuration en 1655.

L’élévation du retable du grand autel de l’église de Moon, la bénédiction de la grosse cloche en 1726 avec pour marraine Marie une ancienne protestante célébraient la reconquête des esprits de la paroisse par l’Eglise.

                                                                                                                                     Gilbert Lieurey

Sources :

1 Histoire du Bessin, Edmond de Laheudrie, tome 2, paru en 1930, réédité Res Universis 1991.

2 Mémoires sur l’histoire du Cotentin et de ses villes, René Toustain de Billy (1643-1709)

3 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 page numérisée 9), Archives départementales de la Manche.

4 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 page numérisée 37), Archives départementales de la Manche.

5 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 page numérisée 17), Archives départementales de la Manche.

6 Notice sur l’histoire de Saint-Clair-sur-Elle et Moon-sur-Elle par l’abbé Quesnel, bulletin paroissial.

7 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 2 page numérisée 98), Archives départementales de la Manche.

8 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 pages numérisées 53 et 65, registre 2 page numérisée 27 et 39), Archives départementales de la Manche.

9 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 pages numérisées 55, 61), Archives départementales de la Manche.

10 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 page numérisée 44), Archives départementales de la Manche.

11 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 1 pages numérisées 54 et 64), Archives départementales de la Manche.

12 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 2 page numérisée 60), Archives départementales de la Manche.

13 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 3 pages numérisées 151 et 156), Archives départementales de la Manche.

13 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 4 page numérisée 56), Archives départementales de la Manche.

14 Des âmes à l’épreuve : le protestantisme nobiliaire de Basse-Normandie dans la tourmente (1666-1687) généralité de Caen, thèse de Véronique Petit-Brancquart, 2017.

15 Baptêmes, Mariages et Sépultures (BMS) de la paroisse de Moon, (registre 3 page numérisée 169), Archives départementales de la Manche.